On a longtemps laisser vieillir en paix les arbres de l’orée Sud de la forêt de Caux. Ils étaient une dizaine tout au plus, grossièrement alignés en deux rangs de quinconce, fermant le bois du puissant péristyle de leurs gros troncs secs et ravinés comme des jambes d’éléphants, et même creusés de foudre jusqu’aux racines, même dévorés de gui – de gros bubons verts sombres au creux de chaque branche – pourris, lépreux, brulés d’un perpétuel automne, on n’y portait plus la lame, on laissait faire le gel et le vent, on attendait la tempête, mais les hivers passaient, et le gel, et les tempêtes et ils restaient debout, raides et cagneux comme des vieillards superbes, les bûcherons baraquaient à leur ombre chaque automne et lorsque les prairies remembrées ont fini de grignoter le bois de Caux de leurs vastes herbages au cordeau, on les a laissés là, en plein champ, posés sur le tertre nu de leurs grosses racines; il faisait frais sous leur ramure, la terre y était sèche et cuivrée, soyeuse comme un satin, on pouvait se caler dans leur giron noueux pour y rêver à l’aise, le soleil ras ocellait au loin l’étang dépoli et dans le frôlement innombrable de millions d’élytres, le vent léger levait des herbes hautes des vibrions de graines et de moucherons minuscules.
Le gros sapin planté le plus à l’est avait encore au tronc une manière de bouche, l’entaille large et grasse de l’unique trait de tronçonneuse qu’on leur eut jamais porté et qui s’était ourlé d’épaisses lippes d’écorce rouge enflant au fil des ans jusqu’à se toucher presque. Elle était le fait malheureux d’un gros bûcheron de Vicq-sur-Breuilh, qui avait une histoire singulière: né à Caux de l’allégresse du retour des hommes à la libération, il avait épousé la fille cadette de la ferme voisine, une petite sauvageonne au cheveux rouges et crépus – le front ceint pour l’occasion d’une jolie dentelle blanche d’où s’échappaient à la diable quelques boucles en flammèches – mais que cela couvât depuis toujours sous l’incendie de sa tignasse, que ce fût l’ennui sans recours de sa terne vie de femme de ferme, la jeune épousée attrapa comme une mauvaise grippe ce qu’on appela alentour une mélancolie. Elle en perdit le rire et le sommeil, se dessécha sur pied comme une vigne malade et le bûcheron désarmé qui essuyait ses perpétuelles jérémiades en se murant dans un mutisme buté, ne rentra bientôt que le plus tard possible, soigneusement aviné; il s’asseyait à table et se recroquevillait sur une soupe froide prêtant le dos au torrent des plaintes de sa femme, qui déversait en une heure toute une journée solitaire de remontrances accumulées et finissait par fondre en larmes en maudissant son homme, le village et la terre entière, elle hurlait, bête folle, cognant la table en mesure de son petit poing sec et dur comme une veille noix. Il repoussait l’assiette, vidait son verre d’un trait, lui jetait un long regard muet, et partait dormir à l’étable. On prédisait au village que cette histoire finirait dans un coup de fusil, se demandant tout au plus qui d’elle ou de son homme serait du coté du canon; mais un soir il ne revint pas et le lendemain pas davantage. Une semaine passa, puis un mois, sans que le bûcheron reparaisse. Il avait fui juste avant le jour, avec ses outils dans les bras et dans les poches une part des maigres économies du ménage. Il avait passé la crête par les champs, suivant les ombres et fuyant les routes comme un bagnard évadé, pour s’exiler à dix kilomètres à peine, où après quelques jours de maquis il acheta une grange vermoulue qu’il retapa le premier hiver avec le bois de ses tailles de Novembre. On ne le retrouva point, ne le cherchant qu’à peine, et sa femme délaissée trouva remède, dit-on, dans d’autres bras que les siens. Le fugitif garda ses coupes – sous un nom d’emprunt – et prospéra tranquillement dans cette région qui comptait alors plus de forêt que de prés; il lâcha opportunément l’antique cognée pour une tronçonneuse, et sa grange qui sentait jadis la sueur et la sciure de bois se mit à empester le gasoil.
Il était arrivé au petit matin à l’orée Sud du bois de Caux qu’on lui demandait de remonter de quelques mètres, on payait l’essence, il gardait les tailles. Certains arbres étaient beaux, le menuisier achèterait certainement les deux sapins et le vieux chêne, le reste ferait du bon bois de chauffe. Il flaira le ciel, émietta dans l’air immobile une poignée d’herbe qui retomba toute droite sur la pointe de ses bottes, et décida de commencer par le sapin de droite, bien dégagé, qui ne risquait pas de venir s’encrouer dans le chêne voisin pour peu qu’il démarrât l’entaille au sud-est. Le coude calé contre le ventre et ses grosses mains blanchies sur les poignées de la tronçonneuse, il attaqua la sole à hauteur de hanche. La lame mordant gaiement dans le bois rouge disparaissait presque sous l’écorce lorsqu’un claquement sec lui secoua l’épaule, le nuage de sciure s’embrasa d’un coup en crépitant comme un feu de bengale. La tronçonneuse hoqueta, se mit à danser une gigue folle et la chaine vola en éclat; il n’avait rien senti qu’une pichenette sèche sur son bras nu, et sur le visage, comme la chaleur vive d’un feu de bois dont on se tiendrait trop près. En laissant pendre son bras sanguinolent à la portière de sa petite 4L blanche, il était rentré tout seul jusqu’à Vicq, les dents plantées sur le manche de son vieil Opinel car la douleur se réveillait peu à peu, et sa figure lardée de grenaille brulante fumait comme une tourbe, au point, disait-il, de lui cacher la route.
Bien des années plus tard, un duvet grisonnant clairsemé de lenticelles rosâtres donnait au vieux bûcheron un visage de saule. Aux gamins fascinés, il montrait sur son gros avant bras tanné un trou pâle et ridé aussi large qu’une pièce de deux francs qu’il pouvait, en agitant les doigts, faire cligner comme un oeil.
Pendant la guerre, certains soirs, de grands avions volaient tous feux éteints depuis l’Angleterre jusqu’à Limoges pour larguer en secret des caisses d’armes sur la forêt. Cette nuit là, ceux que les échos assourdis de quelque lointain orage avaient tiré du lit aperçurent vers l’Ouest des grappes de petits nuages argent éclater en corolle autour d’un bref coeur orangé, dont on entendit le crépitement longtemps après que l’obscurité fût retombée. Le silence qui suivit se trembla d’un long mugissement qui semblait s’être tapi sous les derniers éclats de la canonnade, on le sentait vibrer dans le ventre, menaçant comme un grondement de fauve, s’enflant peu à peu pour remonter dans la poitrine où il s’aiguisa de stridences de tôles vibrantes levant à l’équerre les derniers endormis et faisant hululer de conserve tous les chiens des environs, fenêtres et portes dansèrent dans les chambranles tandis qu’en ouragan le hurlement d’acier passait sur le village et filait vers la forêt. Un instant, une seconde tout au plus, le monde retrouva sa voix, le cri des hommes, le cri des bêtes, étrangement faibles dans un air de poix qui oscilla comme un pendule; et la nuit éclata. Un arbre de feu jaillit contre le ciel et l’étang tout entier s’embrasa de son reflet rouge, comme l’avion s’abattait aux pieds des premiers arbres de la forêt de Caux. On laissa se consumer les débris épars jusqu’aux lueurs de l’aube, il ne restait rien de l’appareil qu’une volée de métal pilé noyée sous une mer de brume noirâtre et nauséabonde piquée de loin en loin du brasillement des dernières flammes vives, et dressée comme l’idole barbare d’un étrange sabbat, une aile immense plantée toute droite dans les fumerolles allongeait une ombre démesurée sur la lisière qu’un essaim vrombissant de tessons de fer chauffés au rouge avait balayé sous le choc; la sève de printemps bouillonnait aux lèvres des centaines de plaies ouvertes aux flancs des troncs meurtris car dans les chairs du bois l’acier brûlait encore.
Effleurer l’écorce d’éléphant des grands arbres solitaires qui gardent encore l’orée d’un souvenir de forêt, deviner dans le soir qui grignote le champ, la très vieille ombre dressée d’une aile en obélisque et dans l’eau de l’étang l’éclat rougeoyant du dernier soleil comme un reflet de feu. Il fallait une main fine, une main d’enfant pour dans la bouche du sapin, avant que le temps ne la referme tout à fait, frôler du bout des doigts le petit croc de fer que la guerre avait laissé dans l’arbre pour qu’il vieillisse en paix.