La gnomonique des chênes #4

On a longtemps laisser vieillir en paix les arbres de l’orée Sud de la forêt de Caux. Ils étaient une dizaine tout au plus, grossièrement alignés en deux rangs de quinconce, fermant le bois du puissant péristyle de leurs gros troncs secs et ravinés comme des jambes d’éléphants, et même creusés de foudre jusqu’aux racines, même dévorés de gui – de gros bubons verts sombres au creux de chaque branche – pourris, lépreux, brulés d’un perpétuel automne, on n’y portait plus la lame, on laissait faire le gel et le vent, on attendait la tempête, mais les hivers passaient, et le gel, et les tempêtes et ils restaient debout, raides et cagneux comme des vieillards superbes, les bûcherons baraquaient à leur ombre chaque automne et lorsque les prairies remembrées ont fini de grignoter le bois de Caux de leurs vastes herbages au cordeau, on les a laissés là, en plein champ, posés sur le tertre nu de leurs grosses racines; il faisait frais sous leur ramure, la terre y était sèche et cuivrée, soyeuse comme un satin, on pouvait se caler dans leur giron noueux pour y rêver à l’aise, le soleil ras ocellait au loin l’étang dépoli et dans le frôlement innombrable de millions d’élytres, le vent léger levait des herbes hautes des vibrions de graines et de moucherons minuscules.

Le gros sapin planté le plus à l’est avait encore au tronc une manière de bouche, l’entaille large et grasse de l’unique trait de tronçonneuse qu’on leur eut jamais porté et qui s’était ourlé d’épaisses lippes d’écorce rouge enflant au fil des ans jusqu’à se toucher presque. Elle était le fait malheureux d’un gros bûcheron de Vicq-sur-Breuilh, qui avait une histoire singulière: né à Caux de l’allégresse du retour des hommes à la libération, il avait épousé la fille cadette de la ferme voisine, une petite sauvageonne au cheveux rouges et crépus – le front ceint pour l’occasion d’une jolie dentelle blanche d’où s’échappaient à la diable quelques boucles en flammèches – mais que cela couvât depuis toujours sous l’incendie de sa tignasse, que ce fût l’ennui sans recours de sa terne vie de femme de ferme, la jeune épousée attrapa comme une mauvaise grippe ce qu’on appela alentour une mélancolie. Elle en perdit le rire et le sommeil, se dessécha sur pied comme une vigne malade et le bûcheron désarmé qui essuyait ses perpétuelles jérémiades en se murant dans un mutisme buté, ne rentra bientôt que le plus tard possible, soigneusement aviné; il s’asseyait à table et se recroquevillait sur une soupe froide prêtant le dos au torrent des plaintes de sa femme, qui déversait en une heure toute une journée solitaire de remontrances accumulées et finissait par fondre en larmes en maudissant son homme, le village et la terre entière, elle hurlait, bête folle, cognant la table en mesure de son petit poing sec et dur comme une veille noix. Il repoussait l’assiette, vidait son verre d’un trait, lui jetait un long regard muet, et partait dormir à l’étable. On prédisait au village que cette histoire finirait dans un coup de fusil, se demandant tout au plus qui d’elle ou de son homme serait du coté du canon; mais un soir il ne revint pas et le lendemain pas davantage. Une semaine passa, puis un mois, sans que le bûcheron reparaisse. Il avait fui juste avant le jour, avec ses outils dans les bras et dans les poches une part des maigres économies du ménage. Il avait passé la crête par les champs, suivant les ombres et fuyant les routes comme un bagnard évadé, pour s’exiler à dix kilomètres à peine, où après quelques jours de maquis il acheta une grange vermoulue qu’il retapa le premier hiver avec le bois de ses tailles de Novembre. On ne le retrouva point, ne le cherchant qu’à peine, et sa femme délaissée trouva remède, dit-on, dans d’autres bras que les siens. Le fugitif garda ses coupes – sous un nom d’emprunt – et prospéra tranquillement dans cette région qui comptait alors plus de forêt que de prés; il lâcha opportunément l’antique cognée pour une tronçonneuse, et sa grange qui sentait jadis la sueur et la sciure de bois se mit à empester le gasoil.

Il était arrivé au petit matin à l’orée Sud du bois de Caux qu’on lui demandait de remonter de quelques mètres, on payait l’essence, il gardait les tailles. Certains arbres étaient beaux, le menuisier achèterait certainement les deux sapins et le vieux chêne, le reste ferait du bon bois de chauffe. Il flaira le ciel, émietta dans l’air immobile une poignée d’herbe qui retomba toute droite sur la pointe de ses bottes, et décida de commencer par le sapin de droite, bien dégagé, qui ne risquait pas de venir s’encrouer dans le chêne voisin pour peu qu’il démarrât l’entaille au sud-est. Le coude calé contre le ventre et ses grosses mains blanchies sur les poignées de la tronçonneuse, il attaqua la sole à hauteur de hanche. La lame mordant gaiement dans le bois rouge disparaissait presque sous l’écorce lorsqu’un claquement sec lui secoua l’épaule, le nuage de sciure s’embrasa d’un coup en crépitant comme un feu de bengale. La tronçonneuse hoqueta, se mit à danser une gigue folle et la chaine vola en éclat; il n’avait rien senti qu’une pichenette sèche sur son bras nu, et sur le visage, comme la chaleur vive d’un feu de bois dont on se tiendrait trop près. En laissant pendre son bras sanguinolent à la portière de sa petite 4L blanche, il était rentré tout seul jusqu’à Vicq, les dents plantées sur le manche de son vieil Opinel car la douleur se réveillait peu à peu, et sa figure lardée de grenaille brulante fumait comme une tourbe, au point, disait-il, de lui cacher la route.

Bien des années plus tard, un duvet grisonnant clairsemé de lenticelles rosâtres donnait au vieux bûcheron un visage de saule. Aux gamins fascinés, il montrait sur son gros avant bras tanné un trou pâle et ridé aussi large qu’une pièce de deux francs qu’il pouvait, en agitant les doigts, faire cligner comme un oeil.

Pendant la guerre, certains soirs, de grands avions volaient tous feux éteints depuis l’Angleterre jusqu’à Limoges pour larguer en secret des caisses d’armes sur la forêt. Cette nuit là, ceux que les échos assourdis de quelque lointain orage avaient tiré du lit aperçurent vers l’Ouest des grappes de petits nuages argent éclater en corolle autour d’un bref coeur orangé, dont on entendit le crépitement longtemps après que l’obscurité fût retombée. Le silence qui suivit se trembla d’un long mugissement qui semblait s’être tapi sous les derniers éclats de la canonnade, on le sentait vibrer dans le ventre, menaçant comme un grondement de fauve, s’enflant peu à peu pour remonter dans la poitrine où il s’aiguisa de stridences de tôles vibrantes levant à l’équerre les derniers endormis et faisant hululer de conserve tous les chiens des environs, fenêtres et portes dansèrent dans les chambranles tandis qu’en ouragan le hurlement d’acier passait sur le village et filait vers la forêt. Un instant, une seconde tout au plus, le monde retrouva sa voix, le cri des hommes, le cri des bêtes, étrangement faibles dans un air de poix qui oscilla comme un pendule; et la nuit éclata. Un arbre de feu jaillit contre le ciel et l’étang tout entier s’embrasa de son reflet rouge, comme l’avion s’abattait aux pieds des premiers arbres de la forêt de Caux. On laissa se consumer les débris épars jusqu’aux lueurs de l’aube, il ne restait rien de l’appareil qu’une volée de métal pilé noyée sous une mer de brume noirâtre et nauséabonde piquée de loin en loin du brasillement des dernières flammes vives, et dressée comme l’idole barbare d’un étrange sabbat, une aile immense plantée toute droite dans les fumerolles allongeait une ombre démesurée sur la lisière qu’un essaim vrombissant de tessons de fer chauffés au rouge avait balayé sous le choc; la sève de printemps bouillonnait aux lèvres des centaines de plaies ouvertes aux flancs des troncs meurtris car dans les chairs du bois l’acier brûlait encore.

Effleurer l’écorce d’éléphant des grands arbres solitaires qui gardent encore l’orée d’un souvenir de forêt, deviner dans le soir qui grignote le champ, la très vieille ombre dressée d’une aile en obélisque et dans l’eau de l’étang l’éclat rougeoyant du dernier soleil comme un reflet de feu. Il fallait une main fine, une main d’enfant pour dans la bouche du sapin, avant que le temps ne la referme tout à fait, frôler du bout des doigts le petit croc de fer que la guerre avait laissé dans l’arbre pour qu’il vieillisse en paix.

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La gnomonique des chênes #3

Les jours bleus, on partait, quittant la route, et devant nous s’ouvrait la forêt. On allait en silence, mots gelés ouatés de brume blanchâtre flottants muets dans notre sillage comme d’éphémères cailloux de Poucet. Nos bottes sonnaient sur le sol gelé de lourdes notes minérales faisant trembler la colonnade des arbres nus jusqu’au delà du regard; on entendait parfois le fracas lointain d’un candélabre de givre dégringolant des branches basses. Nulle frondaison pour voiler l’éclat d’un ciel gris uniforme tombant vertical sans ombre ni relief et baignant jusque nos semelles, les troncs tous semblables s’ouvraient devant nous comme l’eau devant l’étrave, en une insidieuse illusion de sentier rebattu, tandis que dans notre dos s’éteignait peu à peu la lisière.

Il fallait marcher toujours et ne s’arrêter jamais, de la certitude de nos pas naissait la route, toute entière devant; car nous ne laissions en arrière aucune trace de nous. La terre était close, enrobée dans sa moindre villosité d’une indéfectible gangue de glace, dont on eut pu cureter la plus petite once de vie limoneuse sans que rien ne manque à l’immuable décor; plus pur le cristal, peut être, et plus longs ses échos.

Pourtant craquait parfois sous nos bottes la croute de gel de quelque flaque, petit vase canope scellé de glace exhalant une bouffée de terre grasse et de bois pourri piégée là depuis l’automne des premiers givres, où le soir encore bruissant des mille égouttements des sucs à l’oeuvre de mille nécrophages, la forêt toute entière en pourrissement vorace, feuilles sèches, bêtes mortes, vieilles verdures d’un été révolu, Ô combien vivante encore dans cette universelle agonie, gorgeait de toute vie son seul corps immense, domptant à sa lente pulsation les trépidations innombrables de toutes choses, toutes les voix du monde en un corps assemblées, puis la première nuit d’hiver passe et le monde s’arrête, vitrifié, plus de mouvement, plus de bruit, plus de parfum, gelés à même l’air qui prend un gout de fer glacé, un gout de rien, plus limpide que le cristal, car ainsi finira le monde, sans doute, ni dans le feu ni dans la foudre, mais dans ce gel immense, dans ce hiératisme absolu, minéral et infrangible, enchâssé ça et là des cryptes minuscules de vieux souvenirs emmurés.

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Gravitation

Lorsque le malheur frappe – ou la peur, ou le destin – il tord le monde autour de lui en cercles concentriques comme l’onde de choc centrifuge de son propre impact, gelée en une giration lente de système solaire, où l’équilibre apparemment quiet, presque immobile, est le jeux de forces monstrueuses s’opposant exactement, attraction indéfectible et répulsion irrépressible écartelant ses orbites dans une immobilité parfaite, ne leur autorisant qu’une illusion de fuite qui jamais ne les rapproche ni ne les éloigne de l’exact épicentre, chacune courant sa trajectoire intime, immuable et singulière, chaque pas dans les pas de la veille, chaque pas dans les pas de demain, et c’est de cette infrangible solitude du chemin que sourd la plus grande peine, de cette certitude inavouée que personne d’autre que soi même ne suivra jamais cette boucle vaine; mais c’est de cette lente ronde, aussi, que naît le plus grand réconfort, de toutes ces vies infléchies du même centre et de la même force, de cette solitude si intimement partagée, si parfaitement comprise, épaule contre épaule contre épaule, chacun livrant sa propre bataille, mais tous jetés dans un même combat.

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La gnomonique des chênes #2

C’est une vaste folie bourgeoise du dix-neuvième siècle où quelque richissime notable parisien avait voulu claquemurer de dorures une danseuse pigeonnante et naïve, à qui il avait promis la lune, la richesse et la gloire, et qu’il visitait au hasard de ses déplacements d’affaire dans le secret des bois de Haute Vienne. Il s’en éprit sans doute, car la cage était fort belle, petit château pointu bourgeonnant de tourelles, niché au creux de la rude campagne Limousine adoucie de longues perspectives taillées à même la forêt. Elle dut un temps s’y voir en princesse de conte: elle y avait sa cour, une troupe hétéroclite de vilains des environs fagotés de dentelles crèmes ou de gilets d’abeille, formés à la va-vite et tenus sous la coupe sévère d’un vieux valet de Monsieur, promu maître d’hôtel au prix d’un lointain exil provincial. L’enthousiasme de la belle ne passa pas le premier hiver, pétrie qu’elle était de rêves de salons parisiens tapageurs où les saisons ne passent que dans les toilettes des dames en vue. Nous aurions pu, sans doute, lui faire gouter ces tranquilles journées d’avant Noël, le givre aux fenêtres et le papier journal au fond des bottes, nous aurions pu lui apprendre la luge, les grands bols de chocolat chaud après les longues marches dans la neige, nous aurions pu souffler en riant sur ses doigts brulés de froid, mais un siècle nous séparait, et elle s’ennuyait ferme au creux de son grand lit, sous le lourd édredon lie-de-vin réchauffé de deux grosses briques passées au feu.

On raconte que le printemps venu, elle tomba pour se distraire dans les bras vigoureux et dorés de soleil d’un petit paysan du voisinage, qui éperdu d’amour provoqua en duel le vieux mécène. L’affaire eut lieu dans le champ, au pied du chêne, et fut très vite conclue, le jeune homme brandissant dès l’envoi sa lame au dessus de sa tête comme un bucheron sa cognée, laissant ainsi tout le champ libre à la pointe de son adversaire – qui sans être un fin bretteur avait tout du moins l’avantage d’avoir déjà tenu une épée – de lui trancher maladroitement la carotide. Il s’écroula sous les yeux de sa belle, qui suivait la scène de la fenêtre de sa chambre derrière des jumelles de théâtre. La vue du geyser de sang jaillissant de la gorge ouverte du malheureux la fit hoqueter de dégout, elle fit un pas en arrière, heurta un prie-Dieu, et s’écroula sur le dur linteau de la cheminée qui lui brisa le cou. Il fallait étouffer le scandale, Monsieur était marié. On renvoya les domestiques à leurs fermes, quelques mois de salaires en guise de baillons, et la maison fut mise en vente pour une bouchée de pain, murs, meubles, terres et bibelots, entrant ainsi dans la famille. Le propriétaire partit si vite qu’il laissa la table mise, et les reliefs du repas à peine entamé dans les assiettes. Il fallut même changer les draps des lits.

Une grand-tante un peu fantasque nous réunissait parfois dans sa petite chambre du premier étage, toute lourde de tentures élimées que la pénombre mouvante de la petite cheminée ourlait de reflets rougeoyants. Minuscule et noiraude, assise contre un gros édredon lie-de-vin sous un baldaquin miteux, elle repeuplait tendrement les bois et les vieux murs de leur bestiaire fabuleux, d’une voix de rocaille qu’elle devait à son goût immodéré pour ses petits cigarillos au miel – pas un mot de sa bouche qui ne fût ouaté de cette fumée suave, presque liquide, qui ne montait pas vers le plafond mais retombait en circonvolutions molles sur ses genoux, pour s’y enrouler comme un gros chat. Elle affirmait croiser régulièrement la danseuse, toute roide et vaporeuse, dans le creux d’un vieil arbre foudroyé, dont il ne reste que l’écorce, mais qui s’évertue chaque printemps à faire bourgeonner son unique branche de quelques feuilles vert tendre qui roussissent trop vite, et tombent avant l’automne.

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Celui qui Console

Le monde était jeune, encore, et Dieu marchait souvent parmi les hommes. On le saluait cérémonieusement, chapeau levé, regard baissé, verbe prudent, comme un maître en son domaine – ce qu’il était, assurément. Le monde était jeune à l’échelle d’un monde, ou à celle d’un dieu, mais pour les hommes, il était déjà éternel: on y avait enterré des morts depuis longtemps oubliés, le jardin d’Eden était loin, où la terre opulente et lascive s’offrait à l’envi en fruits sirupeux qu’on n’avait qu’à cueillir aux branches des arbres; n’en restait que des légendes, qu’on se racontait les soirs de moisson. Le monde était dur, et la vie, une haute lutte. La terre ne se laissait plus faire, maudit soit le sol, et se défendait d’épines et de chardons. Le blé poussait à la sueur du front des hommes, en une vie de labeur, de labours en moissons, de moissons en labours, un combat éternel où chaque bras comptait, de l’enfance à la vieillesse la plus patiente. Il fallait de la force, il fallait de la chance, de l’eau, qui manquait toujours, et du soleil, ni trop, ni trop peu. Il fallait arracher sa survie aux champs et aux bêtes, à chaque espèce d’oiseaux, chaque espèce de quadrupèdes, chaque espèce d’animaux qui rampent sur le sol. Contre l’humanité déjà vieille, le monde encore fougueux se battait bec et ongles.
On en mourait. On mourait de tout: on mourait de faim, on mourait de soif, on mourait de la griffe des fauves, du croc vénéneux des serpents, de la morsure subtile de quelque maladie nouvelle. On mourait noyé, foudroyé, brulé, brisé, fauché en plein champ par un soleil vertical, saisi dans son lit d’un sommeil trop lourd, surpris tout debout par la chute d’un arbre, faux pas, mauvais rhume, mauvais endroit, au mauvais moment; poussière, on redevenait poussière de toutes les manières possibles, et la chair des morts innombrables engraissait le blé des vivants. Dieu l’avait voulu ainsi. On naissait, on mangeait, on souffrait, puis on disparaissait, et on n’était homme que par quelques actes ténus, indiscernables; des intentions tout au plus, de vagues intentions humaines derrière des actes de bêtes. Bien peu de choses, en définitive.
Il y avait le vin, ténu souvenir d’un hyménée désormais rompu, que l’on devait arracher à la terre au prix de mille caresses épuisantes. On y noyait sa fatigue, on y noyait ses terreurs ou ses hontes, puis son nom, jusqu’à son corps tout entier, pour s’y retrouver au matin, perdu dans les brumes dissipées d’un simulacre d’innocence grotesque, triste et douloureux, mais que le soir suivant, on irait chercher encore. Il y avait l’amour. L’amour avec un a minuscule, celui du corps, l’amour fugace, caché, volé. Non pas un amour de bête, cette frénésie périodique de perpétuation qui secouait la terre chaque printemps, mais un amour pour rien, un amour d’homme. Celui dont on se rhabille à la va-vite ébloui et honteux. L’amour en sueur, le poing dans la bouche pour ne pas hurler, au creux d’un bosquet ou dans le fond d’un lit. S’éreinter de plaisir, jeter ses dernières forces dans la danse des peaux, et voir le monde s’éteindre et chavirer, toi, moi, sourds et aveugles, nos quatre bras enlacés en rivières ceignant un éphémère Eden. Et il y avait la violence, et le jeu de la guerre, car la guerre était un jeu, en ce temps là, comme l’amour, et comme le vin, tout à la fois ivresse et jouissance au prix du sang ; un jeu terrible, mais Ô combien magnifique. On s’y adonnait d’homme à homme, les poings serrés au fond d’une nuit sans lune, ou en meute, lames nues, visant la gorge, visant le ventre, sur un champ poisseux de cadavres. Quoi de plus vibrant que cette vie surréelle, minimale, enfin limpide, tuer ou être tué ? En brandissant la mort, c’est la vie que l’on empoignait, par son envers, par sa négation même, par la seule prise qu’elle offrait, comme ces terribles serpents vert émeraude que l’on ne pouvait dompter qu’en les saisissant sous la mâchoire, au plus prés du venin. Dans un monde en guerre, se disait Dieu, l’homme était à sa mesure.
Et Dieu dit : « Noé est un homme, qu’on m’apporte Noé »

« – Je te préserverai, toi, et les tiens, car je t’ai choisi entre tous.
- Et les autres ?
- Les autres mourront.
- Tous ?
- Jusqu’au dernier. »
Noé restait silencieux, regard baissé.
« Fais-toi une arche en bois résineux, tu la diviseras en compartiments, et tu l’enduiras de bitume, au-dedans, et au dehors. Fais-la immense et solide : tu y embarqueras avec ta femme, tes fils, et les femmes de tes fils, puis tu emporteras avec toi un peu de ce monde, bêtes, plantes et arbres. Quant à moi, je vais faire venir le déluge sur la terre, une inondation dans laquelle périra tout ce qui est animé d’un souffle de vie. »
Puis, d’un geste, Dieu renvoya Noé parmi les hommes, et attendit.
Ainsi alla Noé, l’épaule alourdie d’un serment de ruine, choisi entre tous, comme marqué au front d’un signe de lui seul visible. Il fuyait les regards, choisissait les chemins sombres, dans la honte d’un deuil universel dont il serait bientôt le seul dépositaire. Des bouffées de terreur âcre lui glaçaient le dos. Sous ses pas, la terre en sursis tanguait, semblant se dérober comme une fange saturée d’eau saumâtre. À ses oreilles le fracas lointain des déferlantes, le cri ténu des mourants. À ses narines les remugles limoneux des corps en décomposition. Dans ses yeux des images d’horreur et de cataclysme: cette vision fugace d’une sphère bleue, suspendue dans les limbes, solitaire et désolée, gluante de la gangue stérile des eaux apaisées à peine tremblées de quelques risées paresseuses. Et sous la surface impassible, d’immenses bancs de cadavres, hommes, femmes, enfants flottant entre deux eaux, errant au gré des courants dans une éternelle nuit brune, pantins dérivant mollement parmi les reliefs fantomatiques d’un monde pétrifié, s’accrochant un instant comme des fruits immondes aux branches squelettiques de forêts englouties. Noé s’éveilla en sursaut, le souffle court, tordu de crampes, au plus noir de la nuit. Reprenant son souffle, il attendit que se précisent peu à peu les contours vaguement rassurants des ombres familières, le bord du lit, la table, la chaise couverte des vêtements de la veille. Sa femme murmura quelques mots incompréhensibles, et se retourna contre le mur. Noé repoussa en silence les couvertures, et posa les pieds sur le sol, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Il ne dormait plus, il ne parlait plus, il était hirsute et pâle, amaigri, douloureux, mécanique, brûlant de fièvre. Il se leva, s’habilla en silence, et sortit, refermant délicatement la porte, pour ne réveiller personne. La nuit était limpide, l’air cru, pétillant, enivrant de pureté fraiche. Noé emprunta le petit sentier qui grimpait vers la colline. Il déboucha sur le large plateau, où l’arche reposait au milieu d’arbres abattus en cercles concentriques, ses énormes membrures encore nues mordant le ciel, comme la colossale cage thoracique de quelque monstre préhistorique. Il retrouva ses outils épars sur le sol, où ses bras rompus de fatigue les avaient lâchés la veille; le fil de la hache luisait méchamment sous la lune. Il l’empoigna, la bascula sur son épaule, et dans cette fièvre qui ne le quittait plus, l’abattit de toute ses forces sur le tronc le plus proche. L’arbre vibra des racines au faîte. Les échos du choc roulèrent jusqu’au village assoupi, où Job, qui ne dormait jamais que le jour, fumait tranquillement la pipe sous son auvent – le foyer brulant bien calé au creux de la paume, son beau profil buriné brièvement frangé du rougeoiement des braises. Le vieil homme secoua longuement la tête, l’air grave; cette folie soudaine, pensa-t-il, finira par le tuer.

Un soir, ce fut terminé.
L’arche avait dévoré tout le bois du plateau, et reposait, énorme, légèrement penchée sur un flanc, au milieu d’une aire désolée piquée de courtes souches blanchâtres. Par une étonnante anamorphose, il semblait à Noé se tenant à quelques mètres qu’elle l’encerclait tout à fait. Il se recula davantage, cherchant les lignes d’eau dans sa coque boursouflée, mais rien en elle n’évoquait le voyage, et ce n’était même pas un bateau : elle n’était que résilience têtue et résignation obstinée. C’était le cercueil monstrueux et la graine minuscule du monde.
Dieu était assis sur une souche, et regardait Noé. Il ne regardait pas l’arche immense, il regardait l’homme, minuscule et seul, tapi dans son ombre.
” – Tu as terminé.
- …
- Tu l’as construite tout seul.
- …
- Tu n’as prévenu personne.
- Personne.
- C’était impossible, et tu as terminé tout seul.
- Si j’en avais parlé, ils se seraient doutés.”
Dieu se leva, et s’approcha de l’arche. Il tendit la main, l’approcha du bois, à le frôler, puis laissa retomber son bras, et Dieu dit: “Noé, tu es un homme, que ne m’as-tu défié?”
Il baissa la tête et marcha vers le sentier. Juste avant que la pente ne l’avale, il se retourna:
” Embarque, puisque c’était un serment. Mais si tu survis, trouves-toi un autre dieu”.

Job bourrant sa pipe regardait un crépuscule flamboyant qui transperçait de long traits incandescents une immense chape de nuages d’un gris profond, presque bleu. Un large pinceau de lumière orangée courait sur la forêt en contrebas, de plus en plus pâle, de plus en plus fin, s’étranglant à mesure que les nuées accumulées se pressaient les unes contre les autres comme des moutons affolés. Une bourrasque glacée remonta de la vallée, odeur de terre et de bois humide, claquant quelques volets, ululant un instant dans le grand cèdre de la place, ployant le filet d’eau de la fontaine qui se mît à chanter d’une note plus grave. Il entendit le crépitement sporadique des premières gouttes contre les tuiles, et soupira; c’est l’automne, pensa-t-il.

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La gnomonique des chênes #1

Il y a, quelque part en Limousin, un chemin discret qu’aucun panneau n’annonce et qui saute de la route en un petit raidillon caillouteux voussé de chênes gigantesques, dont il faut braver l’ombre menaçante pour déboucher finalement sur une clairière vert tendre, où paissent quelques génisses orange vif relevant la tête au bruit du moteur. Les roues suivent comme des rails les gouttières de terre nue séparées d’un long ruban d’herbes folles, car c’est un chemin de coutume, une route tracée par l’habitude de mille autres voitures, la première de toutes ne laissant dans la prairie qu’un long sillage bifide qu’une saute de vent semblait pouvoir effacer, ou qu’un printemps de plus aurait plongé dans l’oubli si une seconde fois, puis une troisième, on n’avait rouvert les longues cicatrices, avivant la plaie, suivant cruellement le même détour inutile, jusqu’à ce que l’herbage concède ce double tracé stérile, creusé de terre marron contre le vert de l’herbe, pour que plus personne ne songe à le scarifier davantage, pour que les voitures d’elles mêmes empruntent docilement la vieille balafre, roues guidées par les ornières profondes dont, une fois engagé, on ne peut plus sortir qu’à destination, sur le large parvis gravillonné du château. Il fallait y arriver de nuit, lorsque moteur coupé et phares éteints, le monde perdait d’un coup toutes ses perspectives, lorsque les reliefs – les arbres immenses, la demeure inerte – s’écrasaient contre le ciel gris sombre en un aplat de noir absolu frangé d’entrelacs menaçants, les lignes droites et les angles nets des charpentes mêlés aux festons noueux des ramures, la verticale de la façade qui plonge et se perd dans la herse des noisetiers, et le silence absolu, comme si, sitôt émis, les sons sortaient des dimensions tangibles pour se perdre dans le néant, paroles bâillonnées, bues à même la bouche par une obscurité avide. L’un de nous partait à l’aveuglette, les yeux écarquillés sous la paupière glacée de la nuit, titubant, bras tendus, fouillant les ténèbres de mémoire, l’image mouvante des souvenirs de grand jour cherchant ses repères dans l’obscurité, quand sous la main droite se matérialisait une pierre crépie qui picotait la paume: la tourelle, peut être, ou bien la façade, plus à gauche, et le croche-patte des premières marches du perron serait alors en embuscade. On glissait un pas prudent, on avançait le bras, et les doigts butaient contre le toron glacé du paratonnerre de la tour, que l’on serrait comme un fil d’Ariane, où l’on ancrait d’un coup tout l’invisible décor, en face, le sentier, la forêt dans le dos, enrouler de quelques pas la courbe du mur, et suivre le muret, les escaliers de la cuisine descendent juste derrière, la grosse clé est sous le pot, au pied du chambranle, une petite boucle de toile rouge est passée dans son anneau.

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Inexorable printemps

Laissez-moi vous parler de mon oncle.
Il portait les cheveux longs et une barbe rousse. C’était un grand échalas au regard doux, à la voix grave et caressante, un étrange oisif qui n’est jamais vraiment parti de chez mes grands-parents, jusqu’à ses quarante ans révolus, âge auquel, pour le coup, il est parti pour de bon. Il avait gardé sa chambre d’enfant, au dernier étage, et annexé celle de sa petite sœur qui lui servait de bureau ; une immense planche encombrée de paperasse, près d’un divan défoncé où il dormait parfois.
Sa réputation était désastreuse. Flemmard, assisté, puéril, asocial, accroc aux psys et à leurs médicaments, négligé, négligeant, négligeable… Il gagnait très mystérieusement sa vie, on lui savait quelques amours compliqués, quelques liaisons tapageuses. Il disparaissait parfois pendant des semaines, reparaissait exsangue, on le pensait drogué, alcoolique, homosexuel – inverti, comme disait mon grand-père. Il était le sujet tabou, la menace pédagogue (si tu continues, tu finiras comme lui…), la honte de la famille et la croix de ses parents. On prévoyait les pires issues à sa vie de patachon, ne sachant ce qui l’emporterait, du cancer, de la cirrhose, ou du suicide.
De fait, le cœur a lâché le premier, tendu à se rompre entre les puissants somnifères du soir et les bols de café visqueux comme le brut de la baltique qu’il prenait le matin pour émerger de ses drogues. Il ne s’est jamais réveillé d’une sieste de trop dans son bureau, où la femme de ménage l’a découvert en fin d’après midi, tourné en chien de fusil contre le mur, comme endormi. Une fin bien paisible, en somme, pour une si tumultueuse existence.
J’avais quatorze ans, alors, et il fut mon premier enterrement.
Mes grands-parents avaient posé sa photo noir et blanc sur le meuble de la salle à manger. Ce n’est que bien des années plus tard, à la mort de mon grand-père, que j’ai pris le temps de la regarder vraiment. On y voyait le profil quasi christique de mon oncle, jeune, tête penchée, regard clair à demi voilé sous des cheveux épars, retenus par un fin bandeau de toile. La ligne pure du nez émergeait d’une barbe en broussaille, où l’on devinait le dessin d’une bouche charnue, entrouverte. Je suis monté dans son bureau à l’abandon, où rien n’avait changé depuis sa mort, que la couche déposée de poussière uniforme qui voilait les teintes criardes des papiers en bataille. Journaux, prospectus, ordonnances, catalogues de galeristes, lettres, que je n’ai pas osé lire. Dans le premier tiroir, posé en évidence sur un fatras indescriptible, un petit Molesquine noir à couverture souple, un stylo bic orange passé dans l’élastique. Sur la feuille de garde, barrant à l’oblique toute la double page, il était écrit en longues cursives un peu penchées : « Le printemps est inexorable » et en plus petit, en dessous, « P. Neruda ». J’ai emporté le carnet.
J’ai lu toute la nuit, page après page j’ai déchiffré les mots jusque sous les ratures, cherché dans les dates sporadiques, la couleur des encres ou la forme des lettres, les méandres d’une chronologie éparse; telle rageuse biffure assénée longtemps après que le mot fût écrit, tel dessin illustré, complété, modifié plusieurs pages après le premier trait, tel événement, corrigé, plus tard, du souvenir qu’il avait laissé. Sont apparus les rencontres, les amours et les regrets. Les livres lus, les choses vues, les minuscules essentiels et les immenses accessoires de cette vie en pelote, dont j’ai fini par trouver le fil. J’ai tiré doucement, et le fil est venu.
Le lendemain, je suis venu reposer le carnet à sa place ; j’ai remis le stylo bic orange sous l’élastique de la couverture, et j’ai refermé doucement la porte du bureau. Je suis passé dans sa chambre, et j’ai cherché dans sa bibliothèque son exemplaire de La centaine d’amour, corné, cabossé, la couverture arrachée d’avoir été trop souvent glissé dans ses poches, et je l’ai emporté avec moi.

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